Monsieur Aliassime, quelles valeurs avez-vous voulu inculquer à vos enfants et à Félix en particulier ?
Pour être un champion, il faut être une bonne personne dans la vie. Il faut avoir développé des éléments de base dont le respect, la combativité, le plaisir de vivre et s’impliquer quand on se lance dans un projet. Toutes les valeurs inculquées à Félix, cela n’a rien à voir avec le tennis. ce sont des valeurs humaines. C’est la même philosophie que j’adopte dans mon académie : d’abord éduquer avant de faire des champions. Je préfère avoir un enfant bien éduqué qu’avoir un champion qui n’a rien dans sa tête.
Le problème, souvent, ce sont les parents qui voient trop vite des champions dans leurs enfants ?
C’est un gros défi. Avec mon expérience, je pense vraiment qu’avec l’émotion et le manque de connaissance du circuit, ils s’en vont dans la mauvaise direction. Mon rôle, comme formateur, c’est de prendre le temps de les éduquer. Si on fait bien les choses, tranquillement, déjà à la maison, aller jusqu’au bout de ce qu’on a commencé, s’engager à faire les efforts au maximum, c’est positif. Le résultat n’est pas garanti mais cette approche offre une base solide.
Une saine éducation
Comme père, mais aussi comme entraîneur, quand avez-vous compris qu’il fallait réaliser un pas de côté avec Félix ? Pour éviter une relation toxique ?
Il faut se montrer réaliste par rapport à ses qualités, son niveau. Pour accomplir de grandes choses, il faut bien s’entourer. Les grands succès ne se construisent pas tout seul mais en équipe. Dès le départ, je savais que je ne représentais qu’un élément dans la formation de Félix. Il y a sa mère, sa sœur, sa famille, ses entraîneurs. Aujourd’hui, je joue encore un rôle très important dans le développement de Félix, même en n’étant pas tout le temps avec lui sur le circuit.
Devenir n° 1 mondial, un objectif depuis ses six ans. »
De quelle manière ?
Les échanges que je peux avoir avec Félix dans les moments difficiles. Il faut aussi de temps en temps rappeler aux enfants d’où on vient, nos valeurs. Un arbre avec de bonnes racines sera toujours solide. Parfois, de petits rappels sont suffisants.
Êtes-vous fier du parcours de Félix ?
Dans notre sang, il y a le gène de la compétition. Je veux qu’il, qu’on, gagne un Grand Chelem, mais aussi devenir numéro un mondial. C’est l’objectif qu’on s’est fixé depuis qu’il avait six ans. Il faut toujours travailler. On ne sait pas ce que l’avenir nous réservera mais on va donner le meilleur de nous jusqu’à la fin de la carrière de Félix. On s’émerveille de ses performances, entrer dans le top 20, puis le top 10, puis le top 5 mais on ne s’arrête pas là. C’est trop tôt pour dire si on est content ou pas.

La notion de plaisir
Est-ce qu’un autre critère que celui de la performance compte pour vous ?
Oui, le plaisir. Il faut en prendre chaque jour de notre vie. Je l’ai inculqué à mes enfants et je tente de le faire avec les jeunes de mon académie. Si on n’est pas heureux, on ne verra pas l’avenir. Par contre, on continue à travailler pour être encore meilleur.
Le tennis ne doit pas devenir machinal, automatique. »
Trouvez-vous que les jeunes prennent encore du plaisir sur les courts ? Très tôt dans leur formation, on a l’impression que c’est déjà un travail ?
Cela varie. Quand les jeunes sont là, souvent sans les parents, ils sont différents. Je pense que la pression vient vraiment beaucoup des parents. Je suis heureux quand je vois chez les enfants qu’ils repartent jouer, pour s’amuser, après une défaite. C’est qu’ils pratiquent leur sport pour de bonnes raisons. Comme éducateur, mon rôle, c’est expliquer aux enfants qu’on n’a jamais perdu, qu’on apprend toujours des choses.

Pour cela, il faut leur laisser un peu de liberté, l’occasion de s’amuser ?
Dernièrement un de mes jeunes de 13 ans a tenté un service-volée sur une balle de match. Jamais je ne l’avais vu faire une chose pareille. Ce petit grain de folie, je l’apprécie. Il ne faut pas que le tennis devienne machinal, automatique. J’aime la créativité. Donnons de la liberté aux jeunes pour créer des trucs. Je suis dur lors des entraînements, je demande du sérieux car ce n’est pas le moment de tenter des frappes entre les jambes. Mais après je laisse du temps pour qu’ils jouent entre eux et là qu’ils essaient des coups spéciaux.
Les joueurs pros prennent-ils encore du plaisir ou est-ce un métier ?
Pour certains, la notion de plaisir est encore présente, pour d’autres, pas vraiment. Pour moi, le joueur qui n’aura plus de plaisir à faire son métier, qu’il arrête. Il y a d’autres choses à faire dans sa vie. Si tu finis ta carrière en dépression parce que tu as passé ta vie à jouer au tennis sans rien découvrir, c’est nul. Félix, je peux vous dire qu’il prend du plaisir. Parfois, il sourit quand il rate une balle ; après une défaite, il pense à l’avenir, à faire mieux. C’est comme un artiste, il n’a jamais fini.
Votre pays a toujours sorti de bons joueurs. »
Le tennis progressif venu de Belgique
Possédez-vous des relations avec la Belgique ?
Les Belges nous ont appris à jouer au tennis. Si Félix est là où il est aujourd’hui, c’est en partie grâce à la présence du tennis belge au Canada. On a suivi des formations avec la fédération belge sur le mini-tennis. Le tennis progressif avec des balles différentes, des dimensions différentes pour les courts selon l’âge des enfants. C’était nouveau au Canada et aux USA où la base reposait sur le volume. Tu tues la balle, il n’y a pas de finesse construite. Quand cette formation est arrivée, j’ai passé beaucoup de temps sur le terrain avec Félix, avec des balles en mousse, notamment, pour apprendre à la manipuler et maîtriser le jeu. Avoir du plaisir sur des petits terrains avant de l’agrandir.

Au tournoi de Madrid, Félix a perdu contre Alexander Blockx, qu’avez-vous pensé de ce joueur ?
J’ai vu ce match. La Belgique a toujours su sortir de bons joueurs. Mais ma philosophie est la suivante : je juge un athlète à la fin de sa carrière, quand il range ses raquettes. Alexander Blockx, c’est bien ce qu’il fait présentement, mais on verra sur la durée.
Un retour aux sources
Félix qui s’est investi dans différents projets de développement au Togo, votre pays natal, cela vous rend fier ?
Très fier. Quand je suis arrivé au Canada, je me suis dit quelle opportunité pour moi d’avoir tout ça autour de moi. Quand les enfants sont nés, j’ai décidé de leur donner toutes les chances pour réussir. Un jour, Félix m’a dit : ‘quand je vais réussir, j’irai aider les Togolais’. Ce n’était pas des paroles en l’air. Il a posé des actes en aidant les enfants togolais.
Ce mélange de deux cultures, est-ce une richesse ?
Une grosse richesse. La maman de Félix est canadienne, passive, tranquille. Moi, je suis différent (rires). Chaque culture possède ses valeurs positives et négatives. Mais il faut être capable de tirer le meilleur de chacune.
On va le gagner ce Grand Chelem. »
Mettre en lumière des jeunes de 17 ans comme Moïse Kouame actuellement, mais aussi Félix au début de sa carrière, vous en pensez quoi ?
On ne peut pas empêcher les médias de faire leur travail. Il faut écrire. Il faut parler. On ne peut pas empêcher les sponsors de faire de la publicité. Ce qui est important, c’est ce qui se passe à la maison. Ce sont les valeurs qu’on donne aux enfants jusqu’au jour où ils prendront eux-mêmes leurs décisions. Avec Félix, on a refusé des interviews. Je lui ai aussi expliqué qu’après une belle victoire, il sera mis sur un piédestal et après deux défaites, il ne vaudra plus rien aux yeux de certains journalistes. Finalement, on est bien passé à travers tout cela. Un entraîneur français m’avait dit quand Félix a percé très tôt chez les pros de faire attention, qu’il avait vu Richard Gasquet être mis trop vite en avant et que cette situation l’avait peut-être desservi. Il fallait protéger Félix à ses yeux. J’ai fait le maximum pendant longtemps. Mais on ne peut pas protéger un feu sous la paille indéfiniment.
Le rêve ultime, c’est une victoire en Grand Chelem, déjà à Roland-Garros cette année ?
C’est clair qu’on l’espère ce grand titre. Ce serait une consécration pour toute la famille. Mais on ne vit pas que pour ça. On ne joue pas que pour ça. On continue à faire le travail. On ne sait pas quand le résultat ultime va arriver. Je ne peux pas vous dire que ce sera sur ce Roland-Garros. Il faut continuer à bien faire. Quand le temps sera là, on va le gagner ce Grand Chelem.
Les vérités de John McEnroe.
