Pourquoi ? À cause du bras de fer avec les organisateurs du tournoi de Roland-Garros au sujet des prize money, joueurs et joueuses ont décidé de réduire leur temps de parole à quinze minutes. « Taylor Fritz a fait combien », nous demande un collègue français. « Dix minutes et trente secondes avec la presse écrite et trois minutes et quarante-cinq secondes avec la télévision. Il est sous les quinze minutes », répond-on. Comme la majorité des joueurs, l’Américain la joua cool au contraire, mais est-ce une surprise, d’Aryna Sabalenka : « Je ne regarde pas ma montre mais on essaie de faire passer notre message et 15 minutes, c’est mieux que rien », a assuré la Biélorusse avant de couper court aux questions en anglais pour rester dans les clous.
La demande des joueurs
Pour comprendre ce dossier chaud, il faut remonter à un mouvement lancé en 2025 avec une lettre envoyée par les 20 meilleurs joueurs mondiaux aux quatre tournois du Grand Chelem. Ces derniers réclamaient qu’à l’horizon 2030, 22 % des revenus leur soient reversés, comme c’est déjà le cas dans les grands tournois ATP et WTA. « On n’a jamais eu de vraie réponse », expliqua Jannik Sinner.
Cette année, la dotation totale de Roland-Garros s’élève à 61,7 millions d’euros. Or, les recettes générées par le tournoi avaient atteint 400 millions d’euros l’an passé, un chiffre qui devrait encore progresser à l’issue de cette édition. Dans ces conditions, la part redistribuée aux joueurs pourrait tomber sous la barre des 15 %. Une proportion jugée insuffisante par les contestataires, malgré une augmentation de 9,5 % des prize money par rapport à l’année dernière.

« Ce n’est pas une question de vouloir davantage d’argent, mais de vouloir ce qui nous paraît juste, poursuivait le 8e mondial. Bien entendu, quand les tournois gagnent de l’argent, on veut qu’il y ait beaucoup d’argent qui revienne aux joueurs. Et quand cela va dans l’autre sens, c’est décevant. On a été assez patients, plutôt cool dans nos demandes et on a tous le sentiment que c’est un manque de respect et qu’on est ignoré. »
À noter qu’à l’inverse des autres tournois, régis par l’ATP et la WTA, les quatre Grand Chelems opèrent chacun indépendamment et sont donc libres de répartir leurs revenus comme ils le souhaitent.

Les autres revendications
Avant les trois coups des Internationaux de France, ce sont donc une vingtaine de joueurs et joueuses (Sinner, Zverev, Auger-Aliassime, Shelton, Medvedev, Fritz, de Minaur, Rublev, Ruud, Mensik, Sabalenka, Rybakina, Swiatek, Gauff, Pegula, Svitolina, Andreeva, Bencic, Paolini, Keys) qui ont prévu de porter un mouvement qui ne s’attaque pas seulement aux primes. Parmi les autres revendications : une meilleure prise en compte de leur bien-être à travers les assurances en cas de blessure et de problème de santé, le plan de retraite, les congés maternité ou encore les ressources en santé mentale.
Pour cela, les plaignants souhaitent que les tournois du Grand Chelem contribuent au programme d’aide sociale, déjà pris en charge par l’ATP et la WTA, en commençant par y injecter, chacun, 4 millions de dollars. Avec un objectif de 12 millions de dollars par Grand Chelem d’ici à 2030.
Enfin, joueurs et joueuses demandent une véritable place dans la gouvernance des Grand Chelems, notamment dans les prises de décision. C’est notamment cette absence de dialogue qui est aujourd’hui au cœur du conflit, alors que des discussions ont été entamées depuis plus d’un an. Si la création d’un conseil des joueurs en Grand Chelem a été évoquée, les joueurs sont fermes : ils n’en veulent pas tant qu’ils ne constatent pas, déjà, des améliorations concrètes sur leurs deux premières revendications.
« Tout cela est pris très au sérieux, reconnaissait Amélie Mauresmo, directrice du tournoi. De manière générale, nous ne minimisons jamais les demandes et les préoccupations exprimées par les joueurs et les joueuses. Le dialogue est engagé et, à partir de là, je reste confiante pour la suite. Je ne vais pas vous annoncer dès demain que tout est réglé d’un simple claquement de doigts. Mais je demeure optimiste concernant les discussions à venir, probablement après le tournoi. »
Un boycott collectif : impossible
Peut-on envisager dans le futur des actions plus fortes, voire radicales comme le boycott par les joueurs d’un Grand Chelem ? Dans un sport hyperindividualisé, il paraît difficile d’imaginer les 256 joueurs et joueuses se mettre d’accord pour zapper collectivement le tournoi. « Je ne fais partie d’aucun mouvement », a déjà prévenu le Français Corentin Moutet alors que Taylor Fritz disait : « Je ne pense pas que les joueurs doivent faire des menaces de ce type. »
Personne ne peut envisager cette année, par exemple, que le numéro un mondial, Jannik Sinner, décide de ne pas entrer sur le court pour le seul tournoi du Grand Chelem qui manque à son palmarès. Surtout en l’absence de Carlos Alcaraz et après sa série de victoires à Monte-Carlo, Madrid et Rome.
Un discours maladroit
Ce qui choque le commun des mortels dans cette histoire, c’est de voir des joueurs qui gagnent des millions de dollars (64 pour Sinner depuis le début de sa carrière, par exemple) réclamer plus d’argent. Cela, les rois et reines de la petite balle jaune l’ont compris en recadrant leur argumentation : « Tout ce qui se passe ici, ce n’est pas pour moi. C’est pour les joueurs qui souffrent. Ce n’est pas facile pour eux de vivre dans ce monde du tennis, avec le pourcentage que nous gagnons », poursuivait Sabalenka. « Comme numéro une mondiale, je dois me lever et me battre pour les joueurs, ceux de moins bon niveau. »
Car le débat est là : comment faire pour que le cut des joueurs qui vivent du tennis ne se situe plus à la 150e place mondiale mais plus bas ? « Je n’ai pas pris part au processus, au plan ou à la prise de décision, expliqua Novak Djokovic. Ce que je peux continuer à faire, c’est défendre les joueurs, comme je l’ai toujours fait. Pas seulement les meilleurs joueurs. Les moins bien classés aussi. »
Et les sponsors ?
Un boycott d’un tournoi du Grand Chelem comme Roland-Garros placerait aussi les sponsors des grandes stars du tennis dans une position délicate. Pour des équipementiers comme Nike, Adidas ou Lacoste, ces deux semaines parisiennes représentent une vitrine mondiale incomparable, capable de générer des millions de vues, d’images et de retombées marketing. Voir leurs ambassadeurs renoncer à participer reviendrait donc à perdre un espace d’exposition stratégique.
Dans le même temps, les marques pourraient difficilement s’opposer frontalement à leurs joueurs vedettes, au risque d’apparaître déconnectées des revendications sur le partage des revenus dans le tennis. Certaines pourraient ainsi adopter une position mesurée, en soutenant publiquement le dialogue tout en faisant pression, en coulisses, pour éviter un conflit durable. Car un boycott priverait non seulement les tournois de leurs têtes d’affiche, mais aussi les sponsors d’un événement qui constitue l’un des moments les plus puissants de leur communication annuelle.
La suite au prochain numéro…
Roland-Garros : les pronostics d’un ancien demi-finaliste.
